Barrow, Nord-Ouest de l'Alaska, 23 juillet,
Voilà 12 jours, France, Gérard et moi quittions la Russie...
Depuis Anadyr en Tchoukotka, Vagabond rejoint Nome en Alaska, en traversant la mer de Béring d'Ouest en Est. Afin d'exercer nos connaissances de navigateurs, peu affutées par l'usage du GPS et des cartes électroniques, Vagabond franchit plusieurs fois le méridien 180°, route dictée par les glaces à la dérive dans le Golfe d'Anadyr. Puis viennent la ligne de changement de date et la frontière (curieusement séparées de quelques milles), qui nous offrent un 14 juillet national dans les eaux russes, puis un autre dans les eaux américaines. Soudain nous sommes la veille, 21 heures plus tôt exactement, nous changeons de continent, et, sans oublier notre printemps japonais, notre séjour d'un an en Russie s'achève.
Les chercheurs d'or de Nome, fouillant le fond de la mer avec leurs drôles de machines, nous fascinent, mais pas au point de modifier notre cap. Notre fortune est probablement de l'autre côté du détroit de Béring ! En chemin, nous faisons escale au village de Teller, où se posa Amundsen après son vol en dirigeable (Norge) au dessus du Pôle Nord en 1926, puis à Wales, au cap du Prince de Galles, où un monument honore l'amitié avec la Russie. Au milieu du détroit, sur l'île de la Petite Diomède (Etats-Unis), nous découvrons un village accroché au pied de la falaise, faisant face à l'île de la Grande Diomède (Russie) distante de moins de 3 milles. La question d'un jeune esquimau américain, apprenant notre long périple en Russie, est de savoir si nous étions en prison... La seule terre qu'il voit de chez lui est mystérieuse, et pourtant, certains de ses cousins y vivent depuis plusieurs millénaires.
Nous entrons en mer des Tchouktches, très riche en baleines. A Point Hope, Steve, chef des secours, nous raconte en détails et avec passion la chasse qui se déroule au printemps, comme depuis plus de 2000 ans. Les bateaux en peaux de morses sont acheminés jusqu'au bord de la banquise, puis 8 personnes font avancer chaque embarcation à la pagaie. La viande est ensuite rapportée au village à l'aide de traineaux à chiens. Non loin du village moderne, Steve nous emmène à l'ancien village, encore habité il y a 30 ans. Il nous entraîne dans la maison de sa tante, à qui il devait apporter eau et bois tous les jours quand il était enfant. L'habitation presqu'intacte est faite de machoires de baleines et de tourbe, a demi-enterrée. Assis sur une dune de sable, Steve nous regarde partir, son témoignage restera inoubliable pour nous.
Nous sommes désormais bien au-delà du cercle polaire et retrouvons avec plaisir le soleil de minuit. Depuis le détroit de Béring, nous sommes engagés dans le Passage du Nord-Ouest; 6 ou 7 voiliers devraient s'y aventurer cette année (2 autres sont avec nous à Barrow), 100 ans après Amundsen qui fût le premier à réussir 1903-1906. De l'autre côté, au Passage du Nord-Est, Henk de Velde tente sa chance à nouveau, nous furent heureux de le croiser à Provideniya. Il sera peut-être doublé par un petit bateau à moteur de 19 pieds que nous avons vu à Teller, l'expédition Polar Passage qui achevera ainsi son tour de l'Arctique commencé en 1999. Nous croiserons bientôt Mike Horn, actuellement en kayak au Nord de l'Alaska, lui aussi poursuivra son périple le long des côtes sibériennes. Le détroit n'attire pas que des bateaux, Steve Brooks a créé l'Ice Challenger, visible sur le quai de Nome lors de notre escale, engin amphibie capable de franchir de la banquise à la dérive, sa première tentative échoua à la frontière russe pour des raisons administratives...
A Barrow, nous sommes royalement reçus à bord du brise-glace de la Garde Côtière Canadienne, le Sir Wilfrid Laurier; c'est l'occasion de bien étudier les conditions de glaces, la banquise n'est qu'à quelques milles. Catherine (artiste et cuisinière), Jacques et Pierre (caméramen) embarquent ici, cap à l'Est !
A bientôt,
Eric Brossier, VAGABOND |